« Pourquoi faire tout cela, au fond ? » Cette question revient régulièrement dans les entretiens menés par Bpifrance Le Lab auprès de dirigeants de PME et d’ETI. En 2026, près d’un chef d’entreprise sur deux (49 %) dit toujours se sentir isolé, contre 45 % en 2016.
« On ne peut pas dire que ce soit une hausse spectaculaire mais certainement pas une régression, indique Philippe Mutricy, directeur des études de Bpifrance Le Lab. Le deuxième enseignement, c’est que ce sentiment de solitude a surtout progressé en intensité. Ceux qui se sentent très seuls, qui n’étaient que 11 % il y a dix ans, sont maintenant à 18 % ».
Des dirigeants confrontés à un environnement de plus en plus complexe
L’étude montre que plusieurs facteurs contribuent à renforcer ce sentiment d’isolement. Les dirigeants citent en premier lieu la complexité réglementaire et administrative (63 %), devant l’incertitude économique (58 %), les difficultés de recrutement (41 %) et l’évolution des attentes des collaborateurs (32 %).
Pour Philippe Mutricy, cette réalité pèse particulièrement sur les PME, qui ne disposent pas des fonctions support des grandes entreprises. Une fois leur journée terminée, les dirigeants doivent encore gérer eux-mêmes les obligations réglementaires, les déclarations administratives ou les nouvelles normes.
Ce poids ressort également dans les témoignages recueillis par Bpifrance. « On passe plus de temps à gérer des problèmes administratifs qu’à faire notre vrai métier. On travaille pour l’État, mais on n’est pas rémunérés pour ça… », résume Alexandre Delourmel, dirigeant d’Adel Solutions.
Le même dirigeant décrit un quotidien marqué par l’enchaînement des crises : « On se disait que la crise Covid était terminée, mais à chaque fois, on enchaîne (…). On doit apprendre à surcommuniquer en tant que dirigeant (…) mais on est tout le temps en train de traiter les urgences. Cela devient difficile à gérer, on se sent seul. »
Une crise de sens chez les chefs d’entreprise
Le résultat le plus marquant de l’étude concerne toutefois le rapport des dirigeants à leur engagement. Au cours des douze derniers mois, 75 % déclarent s’être interrogés sur le sens de leur engagement entrepreneurial, dont un tiers très souvent. Les dirigeants les plus isolés sont également ceux qui remettent le plus fréquemment en question leur choix d’entreprendre.
Pour Philippe Mutricy, ce constat peut sembler paradoxal. « On a, dans beaucoup d’autres études, célébré le bonheur d’être entrepreneur. On voit aussi l’aspiration des Français à vouloir devenir leur propre patron. Malgré cet engouement pour l’entrepreneuriat, ceux qui sont entrepreneurs aujourd’hui expriment une forme de fatigue et se demandent : « Est-ce que j’ai eu raison de faire ce choix ? » »
Par ailleurs, près de deux dirigeants sur trois (64 %) estiment que le manque de reconnaissance et les préjugés à l’égard des chefs d’entreprise alimentent leur isolement. Pour Philippe Mutricy, ce malaise s’est renforcé au fil des débats économiques récents. « La plupart des mesures adoptées dans les derniers budgets ne concernaient pas les PME, mais plutôt les grandes entreprises ou les grandes fortunes. Pourtant, les dirigeants de PME ont eu le sentiment d’être visés. »
Une solitude qui évolue selon les étapes de la vie de l’entreprise
La solitude ne s’exprime pas de la même manière tout au long du parcours entrepreneurial. Bao-Tran Nguyen, responsable du pôle études stratégiques de Bpifrance Le Lab, distingue plusieurs formes d’isolement. « On a été très surpris de voir que cette part augmente au cours du cycle entrepreneurial. On pourrait penser qu’à mesure que l’entreprise se structure, que le dirigeant recrute et accumule de l’expérience, la solitude diminue. En réalité, elle augmente silencieusement. »
Ainsi, 30 % des dirigeants déclarent se sentir souvent ou toujours seuls au moment de la création ou de la reprise de leur entreprise. Cette proportion grimpe à 42 % lors de la préparation de la transmission, et atteint 58 % dans les périodes de difficultés. Même les phases de réussite ne font pas totalement disparaître ce sentiment : un quart des dirigeants disent également se sentir seuls face au succès.
Pour Bao-Tran Nguyen, cette solitude prend des formes différentes selon les situations. Au démarrage, elle s’apparente à un « choc de solitude » : les nouveaux dirigeants peinent à identifier les bons interlocuteurs et n’ont pas encore constitué de réseau. Dans les moments difficiles, c’est davantage une forme de pudeur qui s’installe. « Les dirigeants ne disent pas tout à leurs salariés, ils ne disent pas tout à leur famille », explique-t-elle. À l’inverse, les périodes de succès font émerger un autre sentiment : celui d’un manque de reconnaissance des efforts consentis, tandis que la transmission est marquée par la peur de se tromper au moment de céder son entreprise.
Partager les décisions pour rompre l’isolement
Si cette solitude ne disparaît jamais complètement, Philippe Mutricy estime qu’elle peut être atténuée en s’entourant d’autres dirigeants. « Le premier interlocuteur en qui un chef d’entreprise peut spontanément avoir confiance, c’est un autre chef d’entreprise. »
Selon lui, les entreprises où les décisions sont davantage partagées (entre associés, avec un comité de direction ou des administrateurs) connaissent également un sentiment de solitude moins marqué. « Le mot-clé qui réunit tout ce qu’on est en train de décrire, c’est le mot « choix ». Est-ce que je prends mes choix seul ou est-ce que je les partage avec des gens compétents ou en qui j’ai confiance ? », conclut Philippe Mutricy.