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Obligation du pass sanitaire : comment s’est déroulé l’été pour les franchisés ?

, par Nicolas Monier

Le mois d’août a été compliqué pour les commerçants des secteurs concernés par le pass sanitaire. Outre le fait de devoir contrôler auprès du grand public, le précieux sésame nécessaire pour franchir leurs portes, les franchisés ont dû également préparer leurs équipes à l’impérative nécessité de se faire vacciner. Entre le marteau et l’enclume, ils nous racontent leur été mouvementé.

Depuis le 9 août dernier, l’instauration du pass s’est généralisée au cœur de l’été. Nous avons voulu en savoir plus sur les conséquences de l’instauration de ce dernier dans les secteurs concernés. Comment les franchisés font face ? Dans une interview accordée le 23 août à nos confrères de la matinale de France 2, Bruno Le Maire a révélé que les “paiements par cartes bancaires ont augmenté de 5 % la semaine du 9 au 15 août” dans les restaurants. La fameuse semaine donc où les clients étaient obligés de montrer patte blanche. Mais, de son côté, l’expert Bernard Boutboul, fondateur du cabinet Gira, tient un discours radicalement différent. “Depuis le 9 août, nous assistons à une chute brutale de la fréquentation. Entre 30 et 50 % sur le littoral pour une moyenne de 15 % sur le reste de la France”, explique ce dernier avant d’ajouter :

“Depuis le 19 mai, date de la réouverture des terrasses, nous étions sur des scores incroyables. Avec la réouverture du service en salle, le 9 juin dernier, pareil ! Nous étions à des niveaux, compris entre 20 et 30 % supérieurs à ceux de la même période, non pas en 2020 mais en 2019 ! Même constat pour le mois de juillet. Là aussi, nous avons pu observer des hausses comprises entre 15 et 20 % par rapport à 2019. Et puis d’un seul coup, le 9 août à midi, cela a été la chute brutale.”

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Pour ce qui est de Paris et de l’Île-de-France, Bernard Boutboul estime que c’est un cas à part. Si la Capitale enregistre un repli significatif de 40 %, l’instauration du pass sanitaire n’y est pas pour grand chose. Les touristes ne sont plus là et la ville fonctionne désormais beaucoup en télétravail. Un constat partagé par Julien Caulotti, franchisé King Marcel à Servon (Seine-et-Marne). “Il est encore un peu tôt pour tirer un constat précis. Les franciliens, étant en vacances durant l’instauration du pass sanitaire, il faudra attendre la rentrée pour se faire une idée.” Si Paris et sa région font donc partie des exceptions, les premiers constats font, il faut l’avouer, état d’une baisse significative. Dans la zone commerciale de Carcassonne, le franchisé La Pataterie ne dit pas autre chose.

“Nous avons enregistré une baisse de 50 % de la fréquentation lors de la première semaine, qui a fait suite à l’instauration du pass sanitaire. Nous avons acté que le mois d’août serait à très vite oublier. Si le mois de septembre est généralement plus flottant, nous espérons bien redémarrer à partir d’octobre/novembre”, explique Gérald de Heredia.

Pour certains, aucune baisse ne s’est faite sentir. C’est le cas du franchisé Columbus Café & Co du Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine) : “Si nous n’avons pas observé de baisse de la fréquentation, nous nous sommes copieusement fait insulter lorsque nous avons demandé aux clients de présenter leur pass sanitaire. Nous étions des collabos pour certains clients. Puis les choses sont rentrées dans l’ordre”, explique Alexandre Danada.

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Pression sur les clubs de sport

Parmi les autres secteurs concernés par l’instauration du pass sanitaire, celui des salles de sport. On se souvient que le précieux sésame a été rendu obligatoire, dès le 21 juillet dernier, pour des jauges supérieures à 50 personnes. Et depuis le 9 août, comme les autres secteurs concernés, le pass est désormais obligatoire quelle que soit la jauge dans les salles. Comme pour la restauration, là aussi, certains chefs d’entreprise ont dû composer avec une clientèle quelque fois agressive : “À l’annonce du pass sanitaire, nous avons eu des clients très mécontents. Nous avons canalisé une grande partie de la colère des clients. Les premiers jours étaient assez sportifs. Notamment à l’accueil de nos salles où nous avons eu des adhérents qui demandaient le remboursement ou la suspension de leur abonnement. Mais tout est rentré dans l’ordre petit à petit”, confirme Édouard Texte, licencié Fitness Park de plusieurs clubs à Montpellier et à Nîmes. “On manque encore d’un peu de recul. Il faut voir comment nos adhérents actuels vont réagir à cette obligation. Est-ce que cela va être un frein également pour conquérir de nouveaux abonnés ?”, s’interroge Gregory de Radiguès. Et le vice-président de l’Union Sport & Cycles de poursuivre :

“En fonction des salles et du public capté par ces dernières, nous sommes entre 50 % et 70 % de personnes vaccinées. Parmi la part des non-vaccinés, certains sont en cours de vaccination et d’autres sont totalement réfractaires. On devrait donc osciller entre 15 % et 25 % de potentiels abonnés qui ne franchiront pas les portes de nos clubs.”

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Faire preuve de pédagogie

Le vice-président de l’organisation professionnelle estime que tout se devait se jouer lors de la dernière semaine d’août : employés récalcitrants à se faire vacciner, nouveaux clients, adhérents actuels réfractaires dont il faudra suspendre ou annuler les abonnements. Édouard Texte, licencié Fitness Park, note que le mois de juin a été très bon après une longue période de fermeture.

“Certains de nos clubs ont intégré 500 nouveaux abonnés. Ce pic d’affluence s’est prolongé jusqu’à début juillet. Mais avec l’annonce du pass sanitaire, cela s’est stoppé net. Cela s’explique : notre clientèle cible, ce sont les jeunes de 20 à 30 ans. C’est la tranche d’âge la moins vaccinée”, explique le franchisé.

Une observation partagée par Franck Tordjman, franchisé KeepCool à Gennevilliers (Hauts-de-Seine) : “La mise en place du pass sanitaire a freiné la clientèle mais les choses vont se tasser dans le temps. Depuis la fin juillet, nos abonnés savaient que cela deviendrait obligatoire.” De son côté, Karell Cano, franchisée L’Orange Bleue à Gourdan-Polignan (Haute-Garonne) se veut résolument optimiste. Si cette dernière craignait un nouveau coup de massue après l’allocution présidentielle d’Emmanuel Macron, le 21 juillet dernier, elle constate, avec soulagement, que l’ouverture de son deuxième club dans la même région se passe plutôt bien. “Nous avons quelques 115 pré-inscriptions pour cette nouvelle salle. Si nous ne savions pas à quoi nous attendre, je suis assez rassurée. Et puis en milieu rural, j’ai la chance de bien connaître mes adhérents et de pouvoir faire preuve de pédagogie”, explique la gérante.

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Quid des centres commerciaux ?

On le voit, il est encore un peu tôt pour avoir une photographie précise des conséquences de l’instauration du pass sanitaire. Dans les centres commerciaux de plus de 20 000 m², où il est désormais rendu obligatoire par les préfets, en fonction du taux d’incidence, les franchisés interrogés restent encore assez prudents.

Il est aujourd’hui trop tôt pour constater ou non un impact du pass sanitaire sur la fréquentation. (l’interview a été réalisée le 19 août, soit 3 jours après sa mise en place, ndlr.) Mais nous pouvons constater que dans les centres commerciaux où une locomotive alimentaire est présente, ce qui est le cas dans 3 des 4 sites où nous sommes implantés, il n’y a pas tellement de baisse de fréquentation pour le moment. Les clients continueront d’aller faire leurs courses. Il faut aussi souligner qu’en étant en centre commercial, nous n’avons pas à contrôler le pass sanitaire à l’entrée du salon puisque ces derniers sont vérifiés à l’entrée du centre. Cela ne paraît pas important, mais en gestion d’équipe cela a un véritable impact”, précise Charlen Isnel dont les boutiques se trouvent dans certains centres commerciaux des Bouches-du-Rhône.

Au sein du centre commercial B’est, implanté à Farebersviller (Moselle), le pass sanitaire n’était toujours pas obligatoire le 1er septembre dernier. Au moment où nous réalisions nos interviews, à la mi-août, les franchisés étaient plutôt sereins. “Août et septembre sont des mois traditionnellement calmes pour notre activité. Ce sont des périodes sans danger. Le pire, pour nous, aurait été de rendre obligatoire le pass en plein mois de décembre”, remarque Frédéric Ney, franchisé Primadonna (chaussures et accessoires de mode pour femme) dans le centre commercial B’est. Une analyse tempérée par Charlen Isnel.

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Dans son secteur d’activité (la coiffure), notamment en franchise, la fin août et le mois de septembre sont de très bonnes périodes. “Les petits salons indépendants sont fermés. Nous avons constaté classiquement, dans nos salons Franck Provost notamment, une augmentation significative du chiffre d’affaires à cette période. Pour ce qui est de notre enseigne Bleu Libellule [Vente de produits professionnels de coiffure et esthétique], c’est également une forte période car nos clients rentrent de vacances et viennent s’approvisionner. Pour l’instant, nous ne savons pas comment vont se passer les prochaines semaines.” Un optimisme qui contraste avec l’analyse d’Emmanuel Le Roch, délégué général de la fédération Procos : “Avec le pass sanitaire, nous sommes dans une nouvelle période compliquée pour les grands lieux de commerce. Si c’est encore un peu tôt pour faire de vraies estimations, on pense que la mise en place du pass sanitaire pèse lourd sur la fréquentation des centres commerciaux qui rencontrent une baisse de 15 à 20 %.” 

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Contrôle des salariés

Si l’obligation du pass sanitaire s’applique donc depuis le 9 août dans les commerces concernés par les mesures gouvernementales, les salariés de ces mêmes établissements ont également l’obligation de présenter le sésame depuis le 31 août. Quelles ont été les réactions des salariés ? Comment les franchisés ont fait face à cette nouvelle contrainte ? Même si cette enquête n’a pas valeur d’exhaustivité, force est de constater que l’ensemble des personnes interrogées n’ont pas fait face, pour le moment, à une défiance de leurs salariés.

“Vis-à-vis des collaborateurs, nous avons dû faire preuve de pédagogie. Nous avons fait le choix d’encourager nos équipes à la vaccination. Nous pouvons avoir jusqu’à 2 000 passages par jour dans nos clubs. Il est donc selon moi nécessaire que mes équipes soient vaccinées. Nous n’avons pas été encore confrontés au problème de personnes récalcitrantes. L’ensemble de nos équipes sont soit vaccinées, soit en processus de vaccination”, note Édouard Texte chez Fitness Park.

Même état d’esprit chez le franchisé KeepCool de Gennevilliers. Si ce dernier précise que les plus jeunes de ses salariés ont été les plus réticents à se faire vacciner, tout est rentré dans l’ordre avec un peu de pédagogie. Il aura fallu également de la pédagogie à Gérald de Heredia, franchisé La Pataterie pour évangéliser l’obligation vaccinale. Le gérant de Carcassonne compte beaucoup de jeunes salariés (entre 20 et 30 ans) dans ses effectifs. “Avant juin, les équipes ne se sentaient pas concernées par la vaccination. Beaucoup amoncellent de fausses informations sur Internet. Mais l’un de nos salariés est tombé malade de la Covid-19 et a communiqué son expérience avec ses collègues. Au fond du lit, ce dernier a favorisé l’élan collectif en faveur de la vaccination”, explique le dirigeant. Restauration toujours avec le franchisé Columbus Café & Co du Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine) pour qui la vaccination de ses salariés (essentiellement des filles d’une vingtaine d’années) s’est passée comme une lettre à la poste. “La pédagogie a été faite par les parents de nos salariés qui ont œuvré pour la vaccination de leurs enfants. Ce qui nous a ôté une épine du pied”, poursuit Alexandre Danada.

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Les SAP en première ligne

Dans certains secteurs, comme ceux de l’aide à la personne, les salariés semblent être particulièrement sensibles à ces questions. “Vis-à-vis de nos salariés travaillant comme auxillaires de vie, nous avons beaucoup communiqué sur l’importance de leur sécurité et sur celles des usagers. C’est une responsabilité collective à laquelle ils sont très sensibles. D’autant plus dans le secteur de l’aide à la personne”, précise Martine Schmitt, franchisée APEF de Bagnols-sur-Cèze (Gard). Avec soulagement, Jérôme Delamotte, franchisé Âge d’or services à Reims (Marne) et Chauny (Aisne), ne dit pas autre chose :

“Je pensais que la mise en place du pass sanitaire allait être plus difficile que cela. Mais à ma bonne surprise, tous nos salariés se sont faits vaccinés. Même les plus récalcitrants. Avec de la pédagogie et en leur expliquant pourquoi il est nécessaire de se faire vacciner, non pas pour faire plaisir au gouvernement mais pour protéger les bénéficiaires, c’est assez bien compris. Cela nous a seulement fait un surcroît de travail car il a fallu récupérer l’ensemble des certificats de vaccination.”

On le voit, difficile encore de se faire une idée précise des conséquences de l’instauration du pass sanitaire. Si dans une grande majorité, le public comprend bien la chose, il en va de même pour les salariés des secteurs concernés. Bien évidemment, la suspension du contrat de travail sans rémunération, véritable épée de Damoclès, a fait jouer la balance en faveur de la vaccination chez les salariés. Si une partie de la population, réfractaire, entend ne pas plier aux injonctions gouvernementales en ne se rendant plus au restaurant ou dans les salles de sport, il est trop tôt pour savoir quelles en seront les conséquences économiques à long terme.

 

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Nicolas Monier
Journaliste


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