C’est un constat sans appel. « Depuis dix ans, la Corse se situe dans les dernières positions en termes d’intentions d’ouverture en franchise », précise d’entrée Nicolas Louis-Amédée. Si l’expert en géomarketing chez Ciril Group, éditeur de solutions et d’études géomarketing, observe qu’en 2023 la Corse est néanmoins ressortie troisième ex aequo, il ne s’agissait selon lui que d’un « épiphénomène lié à une vague de recommercialisation : des locaux étaient disponibles et les candidats y ont vu des opportunités, mais cela ne s’est finalement pas traduit par des ouvertures massives ».
En outre, le phénomène ne s’est pas poursuivi puisqu’en 2024, la Corse avait à nouveau perdu cinq places pour se situer en huitième position. « Certaines grandes enseignes nationales ne sont pas bien vues en Corse pour des raisons culturelles », affirme-t-il. Et de citer, en exemple, l’absence de McDonald’s, pourtant fort de 1 500 restaurants en France — son deuxième marché mondial après les États-Unis. La Corse demeure, en effet, le seul territoire français où la chaîne américaine n’est pas implantée, alors que d’autres enseignes de restauration rapide, comme Quick ou Burger King, y sont bien présentes. Et de comparer avec les îles des DROM-COM, qui sont de taille similaire en termes de population — 350 000 habitants — et comptent respectivement une dizaine de McDonald’s pour la Martinique et une dizaine en Guadeloupe. « On devrait avoir les mêmes ratios en Corse », glisse l’expert en géomarketing.
Des contraintes multiples
L’installation de grandes enseignes sur l’île se heurte à plusieurs contraintes structurelles : logistique plus coûteuse, dépendance aux flux d’approvisionnement extérieurs, forte saisonnalité de la consommation et attachement marqué aux acteurs locaux. Une équation qui peut freiner certains réseaux dans leurs projets de développement. « Il faut prendre en compte le fait que l’acheminement des produits doit passer par voie maritime et peut être contraint par des problèmes météorologiques ou des grèves », met en garde Laurent Breyne, avocat associé de Franchise Management. Un coût que Sébastien Rozier, multi-franchisé Fitness Park en Corse, évalue à 20%.
Par ailleurs, il recommande d’anticiper les éventuels problèmes logistiques. « Selon la météo et les flux maritimes, on peut parfois attendre une palette pendant un mois », prévient-il. Ce que confirme Jean-Jacques Belingheri, à la tête du nouveau concept de magasin Cuisines AvivA, implanté à Biguglia, au sud de Bastia : « Il faut compter et anticiper une semaine de délai supplémentaire pour l’acheminement. En période creuse, nous avons les mêmes délais que sur le continent, mais pendant la saison touristique, certaines remorques restent bloquées à Marseille, car le fret alimentaire et les passagers ont la priorité sur l’électroménager. » Ce surcoût ne semble cependant pas peser sur tous les réseaux. « Nous travaillons avec des fournisseurs très internationaux qui font des péréquations, incluant dans leurs prix catalogue le fait de faire des affaires dans certains lieux plus éloignés », explique Florence Alliou, directrice générale de Cuisines AvivA.
Autre paramètre à prendre en compte : la taille et le caractère saisonnier du marché corse. Avec 350 000 habitants permanents, la Corse constitue un marché modeste, dont la population double ou triple en été, rendant la gestion des stocks et du personnel instable. « Il y a une réelle saisonnalité des ventes liée à l’affluence touristique, avec une population qui augmente fortement en période estivale, qu’il faut intégrer dans son business model », prévient Laurent Breyne. Entre une population permanente relativement limitée, une forte saisonnalité de l’activité et des surcoûts logistiques liés à l’insularité, l’équation économique n’est pas toujours simple. Autre frein : la culture locale et l’attachement aux spécificités insulaires. La Corse valorise ses ressources, ses réseaux de proximité et ses habitudes de consommation, ce qui influence directement l’accueil réservé aux modèles « copiés-collés ».