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[Exclusif] Darty, la fronde des franchisés !

, par Nicolas Monier

La gestion du confinement aura été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Las de ce dialogue de sourd avec la tête de réseau, les franchisés Darty ont décidé d’assigner l’enseigne en justice. Entre ventes à perte et impossibilité d’exercer leur activité pendant le confinement, le montant du préjudice total estimé s’élève à plus de 15 millions euros.

Depuis 2016, date du rachat de Darty par la Fnac, quelque chose semble s’être cassé entre les deux enseignes. Avec plus de 200 magasins Darty en franchise, la fronde s’organise désormais avec une majorité d’entre eux. Depuis la parution de notre entretien, le 8 juillet dernier, avec le directeur exploitation du groupe Fnac Darty, les langues semblent s’être déliées. Nous venons d’apprendre, en effet, que le groupement des franchisés Darty (85 % des adhérents, 140 magasins) a fait appel à l’avocat Monique Ben Soussen pour assigner en justice la tête de réseau. Plusieurs assignations vont être déposées avant la fin de semaine au tribunal de commerce de Paris. Parmi l’un des points de litige, la vente à perte. Dans des documents que nous nous sommes procurés, on apprend que les franchisés ont adressé de nombreux courriers aux sociétés du groupe Darty afin d’obtenir “la cessation des pratiques aboutissant à les contraindre de revendre à perte.”

2,1 millions d’euros de marges négatives en 2019

Les franchisés, interrogés par nos soins, sont vent debout contre ces pratiques : Ce que nous attendons est simple : qu’il n’y ait plus de produits à marges négatives et s’il y en a que l’enseigne compense financièrement les pertes que cela occasionne. Il faut qu’elle prenne en compte cette situation. Nous attendons une évolution d’organisation au sein de la tête de réseau pour qu’il n’y ait plus ce type d’actions et de situations”, indique l’un d’entre eux. Et un autre dirigeant d’ajouter :

“Pour écouler des articles en fin de vie, l’enseigne a pris l’habitude de déterminer de manière arbitraire des nouveaux prix de vente. De notre côté, en tant que franchisés, nous subissons les choses et nous nous retrouvons du jour au lendemain à vendre des produits à perte.”

Tandis qu’un autre adhérent dresse un constat implacable : “Le franchiseur a la main sur les prix d’achat et les prix de vente. C’est lui qui décide de l’action qu’il faut mener au niveau national et, par contrat, nous sommes obligés de suivre la politique commerciale et le prix fixé par le groupe.” Aujourd’hui, le franchisé se doit d’accorder ses prix de vente sur ceux fixés sur le site Internet de l’enseigne. Selon l’assignation, “les franchisés doivent s’aligner sur les prix fixés par la tête de réseau sur Internet, alors que ces prix peuvent être inférieurs aux prix d’achat des produits.” Après deux ans de négociations, le groupe Darty a accepté de rembourser une partie des marges négatives afférentes à l’année 2018 (sur les 1,8 million d’euros réclamés). En 2019, les marges négatives ont été chiffrées à plus de 2,1 millions d’euros. À ce jour aucun accord n’a pu être trouvé.

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D’autre part, le groupement des franchisés a également décidé d’assigner l’enseigne pour “déloyauté du groupe Darty pendant le confinement.” On se souvient, en effet, que l’enseigne dirigée par Enrique Martinez n’avait pas souhaité autoriser, dès le 15 mars dernier, les ouvertures des différents points de vente de son réseau. Le groupe a, par ailleurs, “suspendu tous ses approvisionnements. De sorte qu’un franchisé qui aurait décidé d’ouvrir n’aurait de toute façon rien eu à vendre”, explique l’assignation envoyée à Darty.

Selon l’avocat des franchisés“rien ne devait donc permettre à Darty d’empêcher les franchisés de s’adonner à la prise de commandes et à la livraison ou au retrait des commandes, quelles que fussent les marchandises considérées. Rien ne devait empêcher les franchisés Darty d’ouvrir leurs magasins afin d’y exercer les commerces autorisés.”

Qui plus est, l’assignation révèle que le groupe Darty a procédé à un “changement brutal des conditions de l’approvisionnement.” L’enseigne a imposé à ses franchisés des “modalités exorbitantes” obligeant ces derniers “à un paiement à la commande.”

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Un préjudice estimé de 12,7 millions d’euros

Au regard de la trésorerie des franchisés pendant cette période, beaucoup d’entre eux ont accusé le coup. Chez Darty, nous avons des échéances tous les 15 jours et nous payons les commandes à 60 jours. À la mi-mars, nous avions donc des sommes à régler et nous attendions des décalages de paiement. Mais il n’y a eu aucun soutien de l’enseigne”, explique un franchisé. Et un autre chef d’entreprise de surenchérir : “On a demandé à geler les échéances.  Rien n’a été fait. Au contraire, on recevait des appels incessants afin de les payer. C’était du harcèlement.” Un autre franchisé du groupement ne dit pas autre chose :

Au moment du redémarrage de l’activité, les franchisés qui n’avaient pas payé les sommes dues, devaient régler d’avance leurs commandes. Il y a eu une pression régulière et puissante de la hiérarchie Darty pour nous faire payer durant toute cette période. Exiger des paiements juste avant le déconfinement était inadmissible !”

En toute logique, le groupement réclame donc des dommages et intérêts pour un montant d’un peu plus de 12,7 millions d’euros. Au regard, selon eux, de la cannibalisation des ventes par le site Internet du groupe durant le confinement. L’assignation met les pieds dans le plat : “Le groupe Darty a annoncé avoir triplé le montant des ventes en ligne sur cette période par rapport à l’année dernière. De leur côté, les franchisés ont enregistré des pertes colossales.” Si ces derniers ne veulent pas jouer les va-t-en-guerre, il semblerait que le point de rupture soit désormais atteint. Si les portes de la négociation ne sont pas fermées, le groupement des franchisés espère simplement que les différentes assignations rendront audibles ses revendications.

Contactée par nos soins, la direction du groupe Fnac Darty n’a pas souhaité donner suite à nos demandes d’interview.

Enquête réalisée en collaboration avec Camille Boulate.

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Nicolas Monier


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